Phillip John USHER, Ex Terra. Vivre avec les sous-sols, Traduction de Cyril Le Roy, Préface de Frédérique Aït-Touati, Paris, Saint-Denis, Presses Universitaires de Vincennes, 2024, 284 p.

Même si l’accès aux livres est aujourd’hui facilité par la diversité des supports et que la barrière linguistique se franchit sans aucun doute plus couramment qu’il y a quelques décennies, on ne peut que se féliciter de voir les Presses Universitaires de Vincennes publier dans la collection « Intempestives » dirigée par François Noudelmann, la traduction de cet essai de Phillip John Usher, d’abord publié à New York en 2019 sous le titre Exterranean. Extraction in the Humanist Anthropocene, un titre devenu en français Ex Terra. Vivre avec les sous-sols. Une telle adaptation est sans doute révélatrice des attentes (peut-être aussi des préjugés ?) de lectorats supposés plus ou moins sensibles à la « Theory » d’une rive à l’autre de l’Atlantique. On dira d’emblée au lecteur francophone auquel cette traduction est donc destinée qu’il trouvera là l’alliance d’une curiosité érudite, nourrie d’investigations menées dans les fonds parfois les moins fréquentés des bibliothèques européennes, et d’une intelligence critique frottée aux travaux les plus contemporains dans le domaine des sciences humaines (philosophie, histoire anthropologie, etc.). Pour le dire autrement, un tel ouvrage se situe à l’intersection de travaux aussi différents que ceux de Jean Céard et de Bruno Latour, ou bien encore de Frank Lestringant et de Frédérique Aït-Touati (qui signe la préface de l’édition française). Son auteur, qui enseigne la littérature française du XVIe siècle à l’université de New York (NYU), s’est progressivement spécialisé dans le domaine de l’écocritique, dans sa définition la plus ouverte, ce qu’on appelle aussi parfois les humanités environnementales. On lui doit déjà plusieurs ouvrages sur ces questions, mais avec cet essai il franchit une nouvelle étape en lançant une enquête très originale, sur le fond comme sur la forme.
En arrière-plan il y a l’Anthropocène, cette redoutable notion empruntée au lexique de la géostratigraphie afin de désigner une époque de l’histoire identifiée par la trace incompressible laissée par les activités humaines sur terre. Si elle s’est rapidement imposée dans le champ des sciences humaines, cette notion reste pourtant débattue (c’est tout son intérêt), quand il s’agit ne serait-ce que de déterminer le moment de l’histoire où l’homme serait ainsi devenu lui-même une force géologique (au cours du Néolithique, de la Révolution industrielle, de l’Après-guerre ?). Sans entrer dans une telle controverse, Phillip Usher s’inscrit pour sa part dans des réflexions visant à caractériser ce qu’il appelle l’« Anthropocène humaniste » (voir la fameuse hypothèse « Orbis », qui n’entre pas ici directement en compte, mais que l’auteur prend soin de présenter p. 35-40 afin de contextualiser sa propre réflexion), un « Anthropocène humaniste », dont il fait lui-même « un concept-terrain expérimental » (p. 30) en quelque sorte mis à l’épreuve au cours de cette enquête singulière. Il se fonde pour cela sur un vaste échantillon de textes et d’images issus de cette période, qui évoquent tous la terre, ou plus précisément les profondeurs de la terre, les « sous-sols » terrestres, tout un monde souterrain exploré et exploité par l’homme. « Ceci est un livre sur l’extraction » (p. 13) annonce d’emblée l’auteur, mais l’extraction est ici envisagée dans sa dimension proprement « exterranéenne ». Ce néologisme, qui ne figure donc plus dans le titre français, est pourtant capital, au sens où il impose une autre façon de penser le monde, comme le résume très clairement Phillip Usher dès les premières pages : « Avec ce nouveau terme, ma volonté est de répondre à la nécessité de saisir, en un seul mot, l’ensemble des éléments suivants : la terre/le sol/l’endroit où l’extraction a lieu (terra), la planète à laquelle cette terre/ce sol/ce endroit appartient (Terra, tellus), l’action de déplacer la matière hors de la terre, du sol, de l’endroit, de la planète (ex), et cette matière elle-même (qui, une fois extraite, devient – et sera toujours, ne pourra plus jamais ne pas être – exterranéenne. » (p. 17). Un tel apport conceptuel, qui sera décliné en autant de dérivés lexicaux et accompagnés de néologismes et autres mots-valises dans le cours d’un propos toujours très inventif, est essentiel pour comprendre les enjeux de ce travail pionnier. L’exterranéen, ce n’est pas en effet le souterrain, c’est-à-dire le subterranéen (« subterranean » en anglais), au sens où il ne s’agit pas ici d’étudier tout ce qui est en dessous, ou plutôt la façon dont on se le représenterait à une époque donnée, mais plus exactement tout ce qui vient d’en dessous, ce qui est sorti de la terre (ex terra), ce qui passe d’un lieu à l’autre, tout ce qu’un homme devenu « anthroturbateur » déplace et transforme. Ce qu’entend mettre au jour Phillip Usher, c’est en fait une dynamique à la fois physique et métaphysique, qui permet d’observer à partir de documents très variés, aussi bien les modes de transfert et de transformation de la matière terrestre que la mutation des esprits qui accompagne cette nouvelle façon qu’à l’homme occidental de vivre et de se représenter sur terre au seuil de la première modernité. Le propos est ambitieux et il faut un « Incipit » intitulée « Du souterrain à l’exterranéen », en réalité une introduction très fouillée, pour justifier cette proposition originale à partir d’une (re)définition des concepts existants et des nouveaux concepts mobilisés, tous réinscrits dans leurs filiations théoriques propres. Ce travail d’extraction conceptuelle très minutieux trouvera en fin de volume son aboutissement dans un « Explicit » prolongé par une « Postface à l’édition française » qui ouvrent pour leur part encore de nouvelles perspectives. Une lecture attentive de cette longue mise en place théorique, qui permet de comprendre d’où parle Philip Usher, facilite la compréhension du parcours qui suit, aussi plaisant qu’instructif. Il est fait de retrouvailles avec des figures majeures de la culture renaissante européenne (Ronsard, Montaigne, Rabelais, Münster, Agricola, Paracelse, etc.) et de rencontres plus improbables avec des minores parfois dénichés dans les sous-sols des bibliothèques (Niavis, Garrault, Bourgueville, Fiefmelin, etc.). Mais ce parcours érudit se voit aussi perturbé par des procédés de défamiliarisation (de dépaysement) parfaitement assumés. En convoquant ponctuellement des créations artistiques contemporaines (théâtre, photographie, arts plastiques, etc.) qui ne sont pas là pour illustrer le propos de façon décalée, mais pour le nourrir d’une vision (critique) du monde contemporain, Phillip Usher stimule la réflexion de son lecteur en l’obligeant à envisager lui-même autrement les écrits et les images de cette première modernité qui sont au centre de sa démonstration. On croisera ainsi le photographe Liu Bolin, le dramaturge Philipe Quesne, le plasticien Pierre Huyghe ou encore le scénographe Olivier Vallet au détour des chapitres. Ce n’est pas ici un monologue savant que l’on doit suivre de bout en bout, un cours magistral, mais la mise en dialogue parfois risquée de textes et d’images à la fois fortement contextualisés et brutalement décontextualisés de façon à ne jamais perdre de vue l’essentiel : c’est le monde d’aujourd’hui, celui du lecteur de 2019 (et maintenant de 2024), que cette étude nous permet de mieux comprendre à partir d’un moment charnière de l’histoire de l’homme (occidental), homo et non anthropos pour reprendre une distinction centrale.
La construction par chapitres autonomes, chacun constituant un véritable « pari herméneutique » (p. 264) clairement formulé, répond à une logique d’ensemble d’une très grande rigueur. L’ouvrage se développe ainsi en trois parties, dont on résumera ici rapidement le contenu. Dans la première (« Terra Global Circus »), Usher interroge le rapport qu’entretient la figure de la terre (Terra), envisagée globalement, avec la matière qui en est extraite par l’homme. La perspective est d’abord figurée et mythologique (avec comme objets d’étude principaux le Judicium Jovis de Paulus Niavis dans le chapitre 1 et l’« Hymne de l’or » de Ronsard dans le chapitre 2), puis cosmographique (avec comme objet d’étude principal la Cosmographie de Münster dans le chapitre 3). Dans la deuxième partie (« Welcome to Mineland »), il envisage plus concrètement les sites d’extraction à leur échelle, en passant du flanc des montagne (chapitre 4) aux tréfonds des galeries excavées (chapitre 5). Usher se fonde là principalement sur les traités de Georgius Agricola afin de mettre au jour une véritable écologie de l’extraction. Enfin, dans une troisième partie (« Fondu dans la matière exterranéenne »), il s’agit pour lui d’envisager les matières extraites, avec comme objet d’étude spécifique le calcaire (au cours d’un excursion caennaise dont Charles de Bougueville est le principal protagoniste dans le chapitre 6) et le sel (au cours d’un excursion saintongeaise, dont Bernard Palissy et André Mage de Fiefmelin sont les principaux protagonistes dans le chapitre 7). On l’aura déjà compris, c’est un ouvrage qui est à la fois très érudit du point de vue de ses objets d’étude, très exigeant sur le plan théorique, mais aussi très concret, un ouvrage qui parvient à conserver une ligne directrice très forte, à fournir des analyses fouillées de texte et d’image, qui nécessitent une grande précision sur le plan philologique et iconologique, tout en prenant un malin plaisir à désorienter un lecteur un peu trop sage, qu’une photo de « puzzle écognostique » (p. 255) pourra surprendre, quelques pages après avoir admiré la Saliera de Cellini (p. 243). C’est une investigation avant tout intellectuelle, mais elle prend même une autre dimension quand on suit l’auteur sur les lieux mêmes, les pieds sur terre, à Limoges, à Caen ou bien encore sur l’île d’Oléron, d’où il rapporte des photos, dont certaines illustrent l’ouvrage utilement. Ces documents sont particulièrement révélateurs du lien constant qu’Usher entend maintenir entre les documents d’archive qu’il étudie et les paysages qu’ils évoquent, comme autant d’évidences exterranéennes que le lecteur saura à son tour reconnaître, en tenant compte des siècles passés, mais sans jamais oublier son présent.
Un tel livre, qui constituera très vite un jalon des humanités environnementales mérite d’être lu et d’être discuté en France après l’avoir été aux États-Unis. Il inspirera à coup sûr les travaux de chercheurs, historiens ou littéraires, qui, en contribuant au décloisonnement des études seiziémistes, leur donneront une nécessité et une utilité nouvelles dans une période de crise. Pour toutes ces raisons on recommandera la lecture d’un tel essai, un des plus stimulant de l’année à coup sûr. Et comme le dit le proverbe : les taupes poussent, le dégel n’est pas loin !
Julien Goeury (Sorbonne Université)
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Estelle Leutrat (1 juin 2024). Phillip John USHER, Ex Terra. Vivre avec les sous-sols. SFDES. Consulté le 5 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/11rog